Interprétation libre de la toile de Dominique Meunier

Artiste, Peintre

 par Stéphane Théri

Aura

AURA

Je ne sais dire pourquoi ce bleu me semble si lointain et en même temps si proche.

 

Comme un point névralgique sans lequel il m’est devenu impossible d’amorcer un nouveau jour, j’essaie de percer ce voile de mystère qui, depuis ce jour, depuis cet évènement tragique est venu frapper le pare-brise de mon existence. Tout ce qui me semblait insignifiant hier, trouve aujourd’hui un nouvel écho dont la portée me parait être sans limite. Tout me semble, à présent, effectivement et affectivement possible. Pourtant, ma quête me divise. Je disperse et ventile les différentes parties de mon corps pour libérer mon esprit. Tandis que mes outils se confrontent à la matière, à ses incroyables et incommensurables secrets, mon esprit tente d’extirper la quintessence de l’absolu.

 

Comme happé par le souvenir de cette lumière bleu, je dois accepter l’idée que chacun de mes gestes ouvre deux portes. Le choix des couleurs se mêle à l’indicible richesse et la spectaculaire diversité des aspérités rencontrées. Je ne sais plus ce que j’ai été et j’en trouve, sans en avoir la clé, l’ironie des instants de mon existence. Pourquoi ce trait si ce n’est pour appuyer une douleur, une sensation, un tourment ou encore un ressenti vécu, presque oublié mais toujours si profondément ancré en moi. Je me livre à cette introspection sans l’avoir décidé. Une force me guide et se joue des recoins de ma vie. J’ai laissé sur une parcelle  de toile un embryon, un bébé mais ses cris envahissent toute la surface pour se mêler à mes maux d’adultes. Rien n’est permanent, toutefois, les émotions tracent, elles aussi, des traits comparables à ce qui me guide.

 

Sans en avoir la preuve scientifique, je sais que je me suis rendu au bord du Monde et que sans avoir eu le temps de m’y asseoir pour contempler et comprendre, je suis tombé. De retour, mon souvenir est intact mais également imperceptible pour les autres. Cette expérience ne se partage pas au présent pour ne pas dévoiler ses intrigues. Elle se nourrie de messages qu’il me faut traduire comme autant d’invitations à accepter l’inattendu, l’interdit, le tabou. Ai-je été confronté au surnaturel ou à la face cachée de l’univers et de tout ce qui est mouvement.

 

L’impermanence s’installe et envahie à présent la toile et simultanément tout mon être. Sur quelques centimètres, le chaos épouse l’harmonie et la clarté. Sans fracas, dans un silence total, les ombres se bousculent et heurtent la lumière. Le flou concède sa place à l’infini des interprétations possibles. Rien n’est clair, pourtant, certaines nuances de couleurs, vives ou ternes, me renvoient avec force à la conviction qu’il me faut encore chercher, interpréter, modeler, mêler, écarter, joindre, dissimuler l’insignifiance jusqu’au moment où cet amoncellement de particules minuscules portera la grandeur de tout ce qui me dépasse et m’oblige à poursuivre. La lumière se trouverait-elle, par la plus grande des supercheries de nos existences, dans le trou le plus noir de l’univers ? L’épreuve, le choc, la dislocation pourraient bien être les outils du renoncement à la certitude, à la permanence, à la logique. La quête du divin, annoncée comme tellement inatteignable, m’invite à revoir mes interprétations. L’inaccessible n’est peut-être tout simplement qu’illusoire parce que partie intégrante de mon être, de mon regard inapte à percevoir  la force de l’invisible.

 

Les nuages, qu’ils soient lourds et bas, haut perchés et aussi légers que la plus discrète des brises peuvent se targuer de nous donner ou de nous ôter la lumière et la chaleur des rayons du soleil. Il en va de même pour mon travail. Il me fait passer de l’ombre à la lumière, du doute à la certitude dans un enchevêtrement de cause à effet dans lequel mes gestes pourraient se perdre mais dans lesquels mon âme semble trouver la paix, même si celle-ci ne cultive que l’éphémère. De toute mon insignifiance, une chose m’appelle plus que les autres, la mémoire. Comme un gage au sens de mon existence, elle ouvre la voie d’un univers sensoriel qui ne peut être que moi et qui saura laisser, enfouies quelque part, dans un recoin de l’univers, mon seul héritage, une infime  trace de moi, une empreinte sur la matière et sur les âmes que j’aurais su toucher. Ou alors, toute cette agitation n’aura servi qu’à ouvrir la voie à une continuité dont je ne connais rien si ce n’est le souvenir d’un bleu aux promesses vertigineuses.