Papa contre papa 

L'inceste tue plusieurs fois

 

"Mon enfant, ma part d'amour libre et détachée de mon être,

certaines de tes cellules sont miennes et confèrent à mon amour une indicible envie d'aimer,

un incommensurable besoin de fusion.

Dès ton premier souffle, ta respiration fut mienne."

Stéphane Théri

Savez-vous ce que c’est que d’aller reconnaître l’amour de votre vie à la morgue après qu’un train lui soit passé dessus, à plus de cent cinquante kilomètres heure ? Avez vous une idée de ce que quinze wagons de dizaines de tonnes chacun peuvent vous laisser de chair de l’être que vous avez le plus aimé ? Non, tant mieux pour vous.

Que tous les dieux de la Terre, des mers, du ciel et de l’univers vous évitent cela.

Maintenant, savez-vous ce qui peut dépasser une violence pareille ?

Non ! Fermez les yeux un court instant et lisez ce qui suit...

 

Depuis plusieurs semaines, celle qui fut la lumière de mon existence ne ressemblait plus qu’à un gigantesque trou noir dans lequel disparaissaient les étoiles de notre ciel de vie. Elle était l’étincelle qui ne mettait plus le feu aux poudres de nos rêves. Elle avait entamé la guerre contre les démons de son enfance et avait également augmenté la fréquence à laquelle elle avalait ses cachets décontractant. Le psy qu’elle avait vu sur mes conseils lui en avait prescrits d’autres et puis d’autres encore qu’il appelait anxiolytiques ou antidépresseurs. « Ce qu’il faut surtout éviter », il avait dit ça, « ce sont les associations médicamenteuses ». Il avait l’air dans connaître un bout sur la question ce gars là. Deux ou trois jours après notre première visite chez lui, je lui avais téléphoné pour en savoir davantage sur ce traitement et s’il me fallait la surveiller d’une quelconque façon. Il avait commencé par une grande messe technique. Il lui avait fallu me donner la foi dans ses potions magiques. Il m’avait, avec beaucoup d’aisance verbale, expliqué qu’il y avait trois familles d’antidépresseurs, les psychotoniques qui avaient un effet stimulant, les sédatifs et enfin les intermédiaires qui selon le patient ont un effet stimulant ou sédatif. Je vous épargnerai le sens des adjectifs  à la con comme imipramique, triciclyque ou encore la formule latine donnant les composants de l’Anafranil, du Laroxyl, du Stablon, du Vivalan, du Prosac, du Déroxat ou encore de l’Athymil.  Tous ces noms étaient, selon lui, le résultat d’études sérieuses et malgré la liste impressionnante des contre-indications avouées sur chacune des boites, tout n’était qu’une question de suivi et de posologie. Toujours d’après lui, il suffirait de quelques semaines pour ramener mon ange à un état normale. Je l’ai cru. Son calendrier prévoyait une action positive sur l’anxiété de Marie au bout de trois jours. Son agenda thérapeutique annonçait une stimulation psychomotrice après cinq ou six jours seulement. Enfin, ce qu’il nommait l’action sur l’humeur pathologique afficherait ses premiers résultats au bout de trois semaines. Je n’ai rien vu de tout cela. Comme un gamin, qui ouvre tous les matins une fenêtre de l’éphéméride du mois de décembre jusqu’au jour de Noël, j’ai guetté chaque jour, chacun de ces évènements mais je n’ai vu que l’apathie physique dans laquelle Marie sombrait. L’éclat bleu vif de ses yeux ne me renvoyait plus à l’immensité des océans mais un éclat semblable à une flaque d’eau ne recelant que les composants morbides d’une chimie dévastatrice. Il faut être sacrément con pour, à mon âge, croire encore au père Noël. Un seul de ces satanés cachets suffirait à mettre KO le plus costaud des pachydermes. Nous avions, sans nous en douter, nous aussi vécu notre été meurtrier. Celui-ci avait tracé l’autoroute incontournable du spleen et nous avait écartés à tout jamais des sentiers battus de nos idéaux.

 

J’ai oublié de vous dire le plus important. Notre alchimiste de fortune, l’ambassadeur médicamenteux de service avait oublié de me parler de l’un des effets secondaires pourtant classique des antidépresseurs tricycliques. Ce médecin malgré lui a omis de m’expliquer ce qu’était la levée de l’inhibition psychomotrice. Derrière ces deux mots savants et la posologie tout aussi savante qu’il avait infligé à Marie, en plus de ses troubles dit neuro-végétatifs et de ses bouffées de chaleurs, se cachait la disparition des ralentissements psychomoteurs de mon ange.

En plus simple, chez  les déprimés qui ont des idées suicidaires, ce mécanisme risque de les mener à passer à l’acte. Marie s’est donnée la mort. Victime d’abord des viols et des coups portés sur elle par l’abruti qui lui avait servi de père et ensuite par la posologie - Quel nom à la con ! - elle n’a pas voulu croire que j’étais fort pour nous deux. J’ai relu, page après page, les foutus rapports de Sganarelle, le roi de la posologie. Marie rejetait les derniers temps son corps parce que son cerveau voyait en lui les traces de ses blessures physiques et mentales comme autant de sujets de honte. Si notre histoire avait été écrite et réalisée par Clint Eastwood, j’aurais été impitoyable et me serais appelé William Munny. Mais, je ne suis pas un tueur du Missouri et je n’ai jamais pensé, ôter la vie à qui que ce soit sinon, j’aurai tué son père. Je lui aurais rendu ses putains de coups de pieds jusqu’à ce qu’il crève. Pour ce qui concerne les viols, bien évidemment, je passe mon tour. Dans ma poche se trouve le mot de la fin.  Je vais le sortir pour vous le lire, j’ai le mot que Marie m’a laissé avant de partir. Vous allez voir, c’était une enfant dans son cœur, dans son corps et dans sa tête, juste une enfant.

 

Mon amour

J’ai mal à l’intérieur. Plusieurs parties de mon corps me font souffrir et des fois, j’ai mal partout. Ce mal n’est pas physique. Je ne saurais pas te l’expliquer. C’est comme si l’on m’avait retiré certaines parties de mon corps et ça me fait mal au crâne. J’ai, c’est bête, l’impression qu’elles pleurent. Quand je lui en parle, le médecin dit qu’il y a en mois depuis très longtemps une petite fille qui trouve enfin le temps de pleurer mais que ses larmes sont à l’intérieur. C’est tordu, hein canaille ! Il me dit aussi, quand je lui demande si cela va durer longtemps, qu’un jour la petite fille disparaîtra et que je redeviendrais celle que tu aimes, comme avant. Il se trompe mon cœur. Je le sais et cette idée m’est insupportable. La petite fille ne veut pas mourir et la femme que je suis, ne peut vivre ça plus longtemps. Je me suis beaucoup amusée avec toi, vraiment. Tu es ce que j’ai préféré sur cette terre avec ma petite fille.  Mais mes nuits rongent mes journées et mes forces aussi. Je ne veux pas ronger les tiennent et représenter une gêne quelconque pour notre enfant.  Je te demande mille fois pardon pour tous mes débordements, mes crises de larmes et mes moments de rejet. Je devais être encore plus mal ces jours-là. Je demande aussi pardon à tous nos amis et à celles et ceux qui ne comprenaient pas mon attitude vis à vis de toi. Ils ont du croire que je te trahissais. J’emporte avec moi le souvenir de notre premier baiser et de tous nos moments de tendresse. Mais, le mal qui me ronge reste le plus fort et je n’arrive plus, je ne veux plus essayer de vivre comme tout le monde. C’est depuis déjà fort longtemps au-dessus de mes forces. Je suis morte à 6 ans et mon âme ne veut plus trainer ce corps meurtri. Prends soin de notre petite Iris et fais-d’elle une femme enjouée par la vie.

 

Au revoir ma canaille et encore pardon.

Ton ange

 

Cette lettre, je l’ai trouvée sur notre lit. Elle a aussi laissé ses putains de cachets dans lesquels, j’en suis, maintenant, certain, elle n’avait plus aucune confiance. Ils sont là, dans ma poche. Chacun de ces cachets a jalonné son chemin vers le train qui a tout emporter. Ma fille et moi-même venons de recevoir le dernier coup de ce putain de père et, nous allons devoir apprendre, comme si cela était possible, à vivre sans Marie. Plongé dans le noir le plus sombre de ma vie, je ne peux que penser à ce «faux papa» et aux mille et une nuits meurtries de Marie.

Quelque-part, il rit, respire, prend sans doute le meilleure de la vie et tue peut-être, chaque nuit, la naissance d’une autre femme.