D'HIER & D'AUJOURD'HUI

" La poésie ne doit pas périr. Car alors, où serait l'espoir du Monde ? "

 

Léopold Sédar Senghor

LA PARENTHESE POETIQUE

Un Plaisant

 

C’était l’explosion du nouvel an : chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d’une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort.


Au milieu de ce tohu-bohu et de ce vacarme, un âne trottait vivement, harcelé par un malotru armé d’un fouet.


Comme l’âne allait tourner l’angle d’un trottoir, un beau monsieur ganté, verni, cruellement cravaté et emprisonné dans des habits tout neufs, s’inclina cérémonieusement devant l’humble bête, et lui dit, en ôtant son chapeau : « Je vous la souhaite bonne et heureuse ! » puis se retourna vers je ne sais quels camarades avec un air de fatuité, comme pour les prier d’ajouter leur approbation à son contentement.
L’âne ne vit pas ce beau plaisant, et continua de courir avec zèle où l’appelait son devoir.
Pour moi, je fus pris subitement d’une incommensurable rage contre ce magnifique imbécile, qui me parut concentrer en lui tout l’esprit de la France.

 

Charles Baudelaire (Petits poèmes en prose)

Charles Baudelaire 

(1821-1867)

 

"Ne mépriser la sensibilité de personne. La sensibilité de chacun, c'est son génie."

 

Charles Baudelaire

Redécouvrez, à chaque numéro, les poètes d'hier et découvrez nos poètes contemporains...

La muse dans sa robe trouée

Tirée du recueil : Fragments

 

Tout est prêt pour tout recommencer

Nul ne pourra reproduire le long souffle de notre respiration

Comment apprivoiser l'eau et l'air ?

Comment traduire l'odeur secrète de nos amours ?

Un feu ivre passe en vacillant,

Divise mon cœur et dépouille mon bas-ventre

Et quand demain arrivera,

Seuls les vents s'engouffreront dans le lointain souvenir

De la Muse dans sa robe trouée.

 

Catherine Ferrari

POESIE D'HIER

POESIE D'AUJOURD'HUI

Latitude

 

« Les rêves meurent. Le pouvoir reste. »

Disait la voix dans la lumière.

« Les rêves meurent comme la vague à mes pieds.

Le pouvoir reste comme le chant de l’océan,

Comme le goût de l’iode sur ma bouche.

Comme le poids du large.

 

Mon rêve est mort un soir d’avril,

Quand le soleil rit sur les roches,

Et la mer punit leur aplomb

De son orgueil de souveraine.

 

Dans la poussière d’un écho

J’ai appelé mon rêve éteint.

En vain.

Et contemplant la masse grise et tourmentée,

Les flots coléreux, leur tumulte sauvage,

Dans les tessons de leur vigueur

J’ai compris que la vie n’est rien

Sans les piqûres de l’esprit.

.../...

 

 

J’ai compris que le vent emporte

Nos fougues denses, nos confiances,

Nos frêles idées d’évasion.

Nos germes de latitude.

 

Mon rêve a brûlé.

Leur pouvoir l’avait décidé.

Comme l’océan fustige de ses claques blanches

Tout ce qui tombe sous son joug.

 

Mon rêve a éclaté comme une pigne sous un pas.

Leur pouvoir l’avait ordonné.

Comme un bourreau tranche le cri

D’une tête trop prolixe. »

 

La voix s’est tue. Je l’ai regardée.

Son timbre mat fixait le sable clair.

Son cou rentré sur son cœur mort.

 

La voix a disparu. Seule la mer parlait.

 

Déborah Blanc

Fragments

 

Tous ces mots d'amour proférés sans fin

avec une volonté ardente d'y croire,

de mordre à pleine bouche quelque chose

de profond dont le jus explose souverainement,

de s'y attarder avec un goût exquis qui vit au fond de la gorge,

de s'y attacher fermement et ne pas le laisser

disparaître dans la cavité noire des terreurs mortes

où de vieux démons sont comme une infection

purulente de l'âme, prêts à tout anéantir, à dévorer

la vérité et même la beauté de ce grand amour,

- Amour clandestin et sainte Baise -