Jean-Philippe Chauvin

Professeur d'histoire, Lycee Hoche à Versailles

I N T E R V I E W

 

2/ Auriez-vous été un prof différent lors de la révolution française, avant la révolution ou après la seconde guerre mondiale ? Bref, qu’est-ce qui peut changer un prof d’histoire dans l’histoire des hommes et dans l’histoire de France ?

 

Sans doute la manière d’enseigner aurait été différente, de par les contraintes du moment et l’idéologie dominante (particulièrement si elle se proclame unique et obligatoire), et sans doute aurait-il fallu ruser pour assurer un enseignement de l’histoire qui ne soit pas un simple discours officiel, en particulier sous la Révolution, peu connue pour sa tolérance dans les premières années de la République et de l’Empire. Je pense que, au-delà de l’étude du passé (qui s’inscrit toujours dans un présent, l’historien étant aussi le fils de sa propre époque), la littérature aurait été, intégrée dans les cours d’histoire eux-mêmes, un moyen de dire les choses sans avoir l’air de contredire frontalement le Moloch étatique : un extrait de Racine ou d’Anatole France par exemple (mais il n’a écrit que bien longtemps après la Révolution), ou une légende issue de la mythologie celtique ou hellénistique, peut en dire beaucoup plus que l’événement historique lui-même, ou peut l’éclairer d’un jour particulier, bien différent de l’esprit « obligatoire » du moment. Sous la Révolution française, les républicains se référaient constamment à l’Antiquité, à laquelle ils avaient emprunté le vocabulaire politique : il m’aurait été possible de citer fréquemment l’Antigone de Sophocle en évoquant les temps passés comme du moment, et suivre le programme qui aurait été imposé en faisant régulièrement référence aux grands mythes et légendes, et en faisant appel à l’intelligence des élèves... C’est aussi valable à d’autres époques sombres, comme sous l’Occupation, et c’est d’ailleurs ce que pratiquaient quelques enseignants d’histoire, en insistant aussi sur des épisodes anciens de l’histoire de France qui, à bien les étudier, pouvaient avoir quelques points de ressemblance avec la situation d’alors. Dans les périodes troubles, il me semble que les professeurs de lettres et d’histoire sont ceux qui peuvent le plus contourner les messages officiels en s’appuyant sur leur propre matière et sur sa voisine... Parfois à leurs risques et périls, d’ailleurs, comme l’a démontré... l’histoire elle-même !

 

Mais il est vrai de dire que les événements du moment lui-même peuvent changer l’appréhension que les professeurs ont de tel ou tel événement : si l’historien, par nature, se doit de voir loin, au- delà de son horizon propre, le professeur, lui, n’en dit pas forcément mot, selon son propre tempérament ou ses craintes, mais il peut orienter l’étude, pour que les élèves (ou leurs parents) soient amenés à réfléchir, à travers l’évocation des temps anciens, aux enjeux contemporains. Cela explique que tous les régimes depuis le XVIIIe siècle accordent tant d’importance à l’histoire et à sa transmission, qui devient parfois affaire d’État, comme sous Ferry (Jules)...

Biographie :

Né en 1962 à Rennes, devenu professeur en 1991, et, après 9 ans dans un collège des Mureaux, enseignant (heureux) à Versailles depuis presque 20 ans.

1/ Jean-Philippe, qu’est-ce qu’un prof d’histoire aujourd’hui ?

 

 " Un professeur d’histoire, du moins dans l’idéal, c’est sans doute un passionné qui a envie de faire partager sa passion aux nouvelles générations, celles qui, irrémédiablement, prendront notre place dans la société et, j’espère, la rendront un peu meilleure en tirant des leçons d’hier pour préparer demain sans oublier le jour même et nos contemporains."

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« Penser l’impensable, prévoir l’imprévu »

3/ Jean-Philippe, que vous inspire l’histoire du livre et le livre d’histoire ? Avons-nous affaire à des soeurs jumelles ou deux choses bien distinctes ?

 

Ce sont deux choses éminemment différentes, à mon avis : l’histoire du livre s’inscrit dans l’histoire des écrits et des textes qui, parfois, sont pris littéralement quand il faudrait plutôt en saisir l’esprit, et elle s’inscrit dans l’histoire tout court du rapport des hommes au texte et à ce qu’il dit ou suscite. Les livres font-ils les guerres ? L’expérience de la Réforme protestante ou celles des grands textes idéologiques du XXe siècle, de « Mein Kampf » d’Hitler ou du « Que faire ? » de Lénine, sans oublier « Le petit livre rouge » de Mao, montrent la puissance du Verbe quand il semble sanctifié et fossilisé dans l’écrit « de masse ». A l’inverse, le livre peut être aussi un point de repère et de résistance, comme « Le silence de la mer » de Vercors, ou « l’heure du roi » de Boris Khazanov, ou les pièces de Shakespeare, comme les valorisent Huxley et Orwell dans leurs œuvres dystopiques...

Quant aux livres d’histoire, s’il s’agit des manuels scolaires, je me rallie, d’instinct puis d’expérience, au jugement de Pagnol, peu élogieux à leur égard. Pour les autres, ils peuvent être des flambeaux comme des éteignoirs de l’intelligence : j’ai été très marqué par quelques grands livres d’histoire qui ne sont pas les plus connus mais qui avaient cette particularité de « conter l’histoire » pour certains, et de « l’illuminer », pour d’autres...

   Dans ce Monde de plus en plus complexe et dans lequel le «COPIER/COLLER» trouve une place de choix, comment suscitez-vous le goût de l’histoire à un lycéen ?

 

C’est une question difficile, et il n’y a pas de recette magique. Mais aborder l’histoire comme ce qu’elle est, dès l’origine, c’est-à-dire une enquête sur ce qui a été, et comme une remise en cause de ce qui a, souvent, été valorisé par l’éducation nationale, non pour systématiquement en prendre le contre-pied mais pour chercher ce qui a pu, pour des raisons diverses et variées, en être oublié, caché, voire déformé, me semble une approche intéressante. Je dois avouer que la curiosité, que je vante et que j’exerce constamment (sans tomber dans le voyeurisme), est aussi une des meilleures voies pour aborder l’histoire et mener l’enquête pour mieux comprendre le monde et le temps dans lesquels nous vivons. « Sans la curiosité, aucun savoir n’existerait », a-t-il été écrit jadis...

4/ Est-ce qu’un manuel d’histoire est plus porteur d’objectivité qu’un ouvrage historique romancé ? Justifiez, svp, votre réponse.

 

Non, et c’est même souvent l’inverse, si j’en crois mon expérience et le jugement terrible de Marcel Pagnol, fils d’instituteur, et d’autant mieux placé pour saisir le côté « embrigadement » des manuels officiels : « Tous les manuels d’histoire du monde n’ont jamais été que des livrets de propagande au service des gouvernements ». Quant à l’histoire romancée, tout dépend du romancier et de ses intentions. Mais, après près de cinquante ans de lectures historiques, je trouve plus de vérité chez un Lorant Deutsch, enthousiaste et volubile, ou un Jacques Bainville, sceptique lucide, que dans nombre de manuels écrits aussi froidement que la dissection d’un cadavre à la morgue... Et ce n’est pas la bousculade des documents présentés et les couleurs criardes des illustrations qui peuvent changer grand-chose à ce triste constat...

 

5/ Les nations et leur gouvernements semblent être dépassés par les multinationales quant à l’importance de leur force de proposition et d’action en ce qui concerne les grandes mutations sociétales ? La connaissance de l’histoire peut-elle donner à un lycéen des outils utiles et indispensables à sa compréhension du Monde dans lequel il va devoir évoluer, construire sa vie, fonder une famille et y trouver la voie du bonheur ?

 

Sans doute, mais cela n’est vrai et possible que si l’histoire est vécue, non comme une science clinique mais comme la recherche constante des mécanismes humains, sociaux, géopolitiques, et, au-delà, des axes fixes (ou des piliers fondateurs) et des processus possibles ou avérés par le temps long. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’histoire n’est jamais écrite une fois pour toutes, et elle produit toujours de l’inédit mais qui s’inscrit dans des cycles ou dans des logiques qui, si l’on y prête un peu d’attention, ont tendance à produire souvent les mêmes effets, sinon les mêmes faits... L’histoire fournit parfois des motifs de désespoir, mais elle ouvre aussi à l’espérance, si l’on en juge par notre propre mémoire française, et c’est celle-ci, et la foi que l’on a dans son propre être national historique, dans cette passion vive de la vie des nations, qui font que, un matin de juin 1940, un homme bouscule la fatalité pour entrer dans l’histoire. S’il n’avait pas été imprégné d’histoire, de cette longue suite de règnes, de guerres et de valeurs affrontées, de Gaulle aurait-il pu, ainsi, parler dans ce micro de la BBC et annoncer la suite, cette nouvelle suite française, qui savait qu’Antigone ne se trompe pas et que Créon, toujours et malgré sa victoire apparente du moment, est le vaincu du lendemain ? Et, si de Gaulle n’avait pas été inspiré par la geste politique de Jeanne d’Arc au point d’en adopter le symbole (la croix de Lorraine) et par son histoire tragique mais victorieuse, serait-il parti à Londres pour reprendre en main le « glaive brisé » ?

L’histoire est cruelle mais, si on lui prête l’attention qui lui est due, elle est aussi source d’espérance !

 

 

6/ Albert Einstein a dit : « L'imagination est plus importante que le savoir.” Partagez-vous ce point de vue et sous quels angles  de vue ?

 

La phrase d’Einstein n’est pas entièrement fausse et elle est prononcée par un homme... de savoir ! En histoire, l’imagination n’est pas forcément le déni de l’histoire, mais la recherche d’une voie autre que celles qui ont déjà été essayées : mais elle n’est pas forcément bonne en soi, elle peut même porter en son sein les pires utopies qui engraissent la terre des cimetières... Lénine, Trotski et Staline étaient de ceux qui, comme leurs prédécesseurs de la Révolution française (qu’ils connaissaient par cœur), voulaient « du passé faire table rase », au nom de leur idéologie et de ce régime qu’ils rêvaient de construire comme un « nouvel Eden » sur terre : c’est la négation de l’histoire qui a stérilisé leur imagination et l’a transformée en bloc de boue et de sang. L’histoire est cruelle, et elle se venge terriblement...

Mais pour l’historien qui ne cherche qu’à comprendre l’histoire, l’imagination peut être une porte sur le savoir, car elle permet de se poser des questions et d’ouvrir des voies auxquelles l’on n’avait pas forcément pensé auparavant... Imaginer n’est pas forcément inventer, mais découvrir : « L’imagination consiste moins à inventer qu’à voir les choses et en saisir le sens profond », écrivait Bainville. De plus, ne faut-il pas imaginer, parfois, ce que purent être les hésitations des hommes pour en comprendre les victoires ou les échecs, les doutes ou les aveuglements ?

 

                                    7/ Voltaire à dit : «On a trouvé, en bonne politique, le secret de faire mourir de faim ceux qui, en cultivant la terre, font vivre les          autres.» Pensez-vous que cette phrase a plus ou moins de sens aujourd’hui qu’à l’époque du grand écrivain ?

 

Je trouve cette citation fort heureuse en fait ! Et elle est sans doute plus terriblement vraie en 2020 qu’au XVIIIe siècle, si l’on considère le système de la mondialisation agro-alimentaire et quand la FAO nous apprend que, sur une planète qui abrite 7,7 milliards d’habitants, il est produit de quoi nourrir plus de 10 milliards et que, malgré cela et tous les moyens modernes de communication et de transport, plus de 800 millions d’êtres humains souffrent de la faim dans le monde, et parfois à côté de nous... C’est un sujet de scandale de constater que les histoires passées de la précarité de la condition humaine semblent n’avoir servi qu’à renforcer, aujourd’hui, le pouvoir de domination de grandes féodalités économiques et financières, que l’on baptise trans- après avoir été multinationales : sommes-nous de retour en l’an Mil ?

 

8/ Est-ce que connaître l’histoire et se nourrir de ses enseignements est une priorité aujourd’hui ?

 

Elle devrait l’être pour ceux qui gouvernent ou aspirent à gouverner les États. Là encore, Bainville l’a dit justement : « Qu’est-ce qu’un homme d’État qui n’a pas pratiqué l’histoire ? Un médecin qui ne serait jamais allé à l’hôpital. » Mais, pour le citoyen conscient, celui qui cherche à changer les choses ou à les conforter, elle est aussi indispensable, non par l’accumulation de savoirs et de connaissances, mais par la compréhension des grands mécanismes de l’histoire et par la pesée du pour et du contre qui, tout compte fait, peut permettre d’écarter le pire et de soutenir, sinon le meilleur (la perfection restant une qualité qui n’est sans doute pas de nature humaine...), du moins le « moins pire » et ce qui peut entrer dans le champ des possibles. Je pense, d’ailleurs, que cela doit susciter chez l’homme une certaine forme d’humilité, qui n’interdit ni la passion ni l’imagination : « on ne commande à la nature qu’en lui obéissant », disait Bacon, et je pense que la leçon vaut aussi pour l’histoire. L’épopée gaullienne s’explique aussi par cette forte compréhension de l’histoire qui permet à de Gaulle de comprendre que l’orgueil hitlérien, forme idéologique de Démiurge, est condamné... par l’histoire, alors même que tout semble sourire, en ce terrible juin 40, au monstre de Berlin.

 

9/ L’étude de l’histoire sert-elle plus la construction culturelle d’un individu où sa curiosité ?

 

Il me semble que la curiosité ne doit être que le moyen de la recherche des connaissances et de la compréhension des choses : quand elle devient une fin, elle perd de ses qualités pour se muer en voyeurisme ou en obsession. En revanche, l’histoire peut effectivement permettre à l’homme de mieux comprendre ce qui l’entoure et d’où il vient : nous sommes des héritiers, et la connaissance de l’héritage permet d’en tirer un meilleur profit, de ne pas être une simple monade ballottée au gré des tempêtes mais, au contraire, de « faire société » et de se relier aux « plus proches » par des références communes qui permettent, ainsi, d’envisager un destin commun et d’accueillir les autres. C’est la méconnaissance de l’histoire et de celle de nos filiations qui entraîne souvent une perte de repères et le désordre contemporain qui est surtout la forme exaspérée de l’absence d’enracinement.

Quelques grandes figures historiques, dans une nation, servent de conciliation et de médiation entre les hommes de cette société fruit de l’histoire : elles en fixent les valeurs, comme jadis les héros de la mythologie dans les sociétés antiques. Enlevez Jeanne d’Arc de notre panthéon historique et l’esprit même de résistance perd une de ses plus fortes incarnations, et l’histoire n’est plus la même, en attendant que l’avenir le défasse complètement...

 

10/ Dans un Monde parfait et sans aucune limite budgétaire, quel serait aujourd’hui et selon vous, le meilleur outil pédagogique autre que le livre papier.

 

Le professeur, le maître, la parole et le libre contact d’abord, plus encore que tous les moyens techniques modernes et électroniques ! Et je ne limite pas cela aux seuls enseignants des écoles, mais je parle aussi de ceux qui étudient et qui aiment l’histoire au point de la partager ou vouloir la partager avec les autres. D’ailleurs, avant l’université, j’ai plus appris près de « maîtres » qui n’étaient pas issus de l’éducation nationale, au travers de leurs écrits ou paroles entendues dans des émissions de radio ou de télévision que de mes professeurs d’histoire (sauf un, iconoclaste et grognon, et qui bousculait nos certitudes sans aucun ménagement et avec une rare liberté d’esprit, bien éloignée de l’esprit « éduc’nat »), parfois très sympathiques et sérieux, mais ennuyeux car suivant à la lettre des programmes sans se soucier même du « parfum de l’histoire », se contentant trop souvent de l’enseigner sans la faire vraiment sentir et aimer...

Plutôt que d’investir dans des ordinateurs, considérés comme obsolètes trois ans après, mieux vaudrait investir dans l’humain, et favoriser aussi, au-delà de l’éducation nationale, des émissions d’amoureux de l’histoire plutôt que de « professionnels » de celle-ci qui, trop souvent, se contentent de démonter le moteur sans en expliquer le fonctionnement et les possibilités... Favoriser aussi des conférences ouvertes à tous, dans les locaux de l’université, par exemple, ou des lycées, sur les thèmes historiques les plus divers, dans un esprit de valorisation des connaissances et d’échanges, me semblerait un bon investissement... Cela n’empêche pas l’usage de tous les moyens techniques possibles et imaginables, mais ce ne sont pas eux les plus importants : d’ailleurs, en sait-on plus ou apprend-on mieux depuis que les écrans ont envahi les salles de classe et les foyers ? Il semble bien que non, si l’on en croit les études consacrées au degré de connaissances des générations montantes...

 

 

11/ Peut-on dissocier la politique de l’histoire ?

 

Cela n’est pas impossible mais c’est tout de même compliqué : l’histoire en elle-même n’est pas neutre, pas plus que son étude ou son enseignement, comme le proclamait lui-même Jules Ferry... L’historienne Mona Ozouf signalait que la République n’était pas seulement née des élections de 1877 ou de 1879 , mais bien plutôt des lois scolaires de 1881 ! La matière historique sert souvent de légitimation aux pouvoirs en place, et elle est un enjeu idéologique très important comme on peut le voir en France à travers les débats sur notre histoire, particulièrement ceux sur la Révolution française ou sur la période 1940-45, jamais éteints et toujours prêts à embraser les revues d’histoire et les débats politiques, parfois de la pire manière et sans beaucoup de discernement... C’est l’histoire qui, pour mon compte, a ouvert ma réflexion sur la politique et a accéléré mon engagement partisan au lycée, lorsque j’étais adolescent. Et je ne l’ai jamais séparée vraiment de la réflexion politique ou idéologique. Mais il faut se méfier de ne pas emprisonner l’histoire dans la politique, ce qui est le meilleur moyen de ne plus comprendre ni l’une ni l’autre.

 

12/ D’après vous, cette autre phrase de Voltaire : «La politique est l’art de mentir à propos» peut-elle être appliquée à certains manuels d’histoire ?

 

Oui, c’est une citation fort juste, là encore ! Et cela s’est confirmé en tous les temps... Mais c’est aussi le principe même d’un manuel scolaire de « dire la vérité officielle », celle qui légitime le régime en place : ce n’est pas propre à notre pays, au demeurant, et nombre de régimes dictatoriaux font parfois bien pire, sans doute, dans la déformation des faits historiques, toujours au nom d’une « Vérité » qu’il est parfois compliqué de contredire quand on est fonctionnaire de l’État ou élève soucieux d’être reçu à ses examens... Le souci est que les Démocraties ne sont guère exemplaires elles-mêmes, persuadées d’être le Bien absolu, ce qui laisse alors peu de place à la réflexion historique et à l’esprit critique : les programmes de l’éducation nationale sont ainsi pensés, pour l’histoire, comme l’évocation d’un long processus forcément libérateur et émancipateur, au risque de s’aveugler sur les défauts de nos propres régimes et d’empêcher d’y réfléchir. Cela entraîne aussi de multiples incompréhensions de l’histoire elle-même car nous oublions alors de contextualiser les événements de l’histoire passée et ne voulons les voir qu’à l’aune de nos propres principes contemporains, que nous croyons éternels et indépassables, preuve de la part de nos Démocraties d’un immense orgueil qui, dans les années 1990, leur faisaient croire que l’histoire était finie : on connaît la suite, qui n’est pas finie, elle non plus...

 

13/ Lorsque vous démarrez une nouvelle année scolaire avec de nouvelles classes, quelles ont vos intentions majeures ? Parvenez-vous à les transformer en réalisés ?

 

Mon but premier est d’intéresser les élèves à l’histoire et à toutes les possibilités qu’elle offre pour construire sa propre réflexion, au-delà de la simple matière scolaire et des programmes annoncés pour l’année. Ce qui m’importe n’est pas forcément de faire à tout prix un programme (je n’aime pas vraiment ce côté « gavage » de l’éducation nationale), mais de susciter la curiosité des élèves, de les provoquer, non pour les choquer gratuitement mais pour les forcer à réfléchir et à chercher des arguments, à se forger un esprit critique pour qu’ils n’avalent pas tout ce qui leur est dit, y compris par moi-même ! C’est pour cela que je les préviens, dès les premiers cours, que je ne suis pas neutre, pas plus que les manuels, mais qu’il importe de tendre à l’objectivité, au-delà des contradictions entre le discours du manuel et celui du professeur. C’est aussi pour cela que j’en appelle aux parents pour qu’ils discutent aussi des cours avec leurs enfants : cela peut créer, dans certains cas, une interactivité entre les uns et les autres propice à la discussion et à l’élévation intellectuelle. Je pense avoir atteint mes objectifs quand, quelques années plus tard, des élèves m’annoncent qu’ils continuent à s’intéresser à l’histoire, par plaisir ou par envie d’apprendre et, surtout, de comprendre encore.

 

14/ Musée, monument, roman historique, recueil de témoignages, champ de bataille ,manuel scolaire, lieu d’un évènement historique, lesquels vous paraissent-être les meilleurs outils pour comprendre le fil de l’histoire et pourquoi ?

 

Tous ces éléments sont importants, et l’émotion ressentie par les élèves dans une ancienne mine de charbon est parfois plus instructive pour eux que toutes les pages du manuel sur la question ouvrière... Mais, s’il est vrai que je crois fortement à l’esprit des lieux, je crois aussi à la puissance évocatrice du roman, qui est parfois plus efficace que le simple témoignage : même si ce dernier peut être poignant ou convaincant, il a tendance, qu’on le veuille ou non, à perdre de sa force au fil du temps. Quelques pages du roman « Les dieux ont soif » d’Anatole France sont souvent plus marquantes, sans doute parce qu’elles s’inscrivent dans le déroulement d’une histoire et non dans sa seule instantanéité individuelle, et qu’elles peuvent résonner dans d’autres moments ou sociétés dans le temps. Et je suis persuadé que le romancier a un énorme avantage sur l’historien : quand ce dernier évoque les faits et les méfaits, l’écrivain peut « imaginer » l’esprit des faits et de ceux qui les commettent. Et cela peut aussi passer par le roman d’anticipation, de science-fiction ou de féerie: Tolkien en dit plus sur les ravages de l’industrialisation et ses conséquences sur l’environnement dans « Le seigneur des anneaux » que nombre de manuels d’histoire se contentant d’une petite page en fin de chapitre... Idem pour l’esprit du totalitarisme et son acceptation par les populations en lisant Orwell (particulièrement «La ferme des animaux» et «1984», deux classiques) ou certains ouvrages de Jünger (Eumeswil, Héliopolis) qui, lui, l’a connu de l’intérieur, comme Levgueni Zamiatine dans « Nous autres »... Quand l’historien est trop souvent, à mon sens, le médecin légiste de l’histoire, le romancier peut en être le magicien, celui qui en dévoile aux autres, au-delà des réalités simples, le sens caché ou énigmatique ! « Les fables font comprendre la vie », disait Bainville...

 

15/ Laquelle de ces phrases préférez-vous et pour quelles raisons ? Laquelle de ces phrases proposeriez-vous à vos élèves avant les 3 autres, pour quelles raisons ?

 

(Propos recueillis pas S.Théri)

gallery/Voltaire
gallery/AlbertEinstein

«L'histoire est le témoin des temps, la lumière de la vérité, la vie de la mémoire, l'institutrice de la vie, la messagère de l'antiquité.»

Ciceron

«Celui qui ne connaît pas l'histoire est condamné à la revivre.»

Karl Marx

 «Il faut tendre vers l'impossible : les grands exploits à travers l'histoire ont été la conquête de ce qui semblait impossible.»

Charlie Chaplin

4/ «L'histoire n'est pas une science, c'est un art. On n'y réussit que par l'imagination.»”

Anatole France

Ces quatre citations, pour des raisons différentes, me semblent toutes crédibles, même si leurs auteurs, pour certains, ne me sont pas proches. Crédibles, mais possiblement discutables aussi ! S’il y avait une citation que je devais proposer avant les trois autres, je serai bien ennuyé, mais à choisir, celle de Cicéron mériterait cette première place, non loin de celle de Marx (qui n’a pas forcément, d’ailleurs, appliqué sa propre formule à sa politique et à sa réflexion...), parce qu’elle résume ce que peut être l’histoire en quelques formules justes, même si toutes méritent explications et, éventuellement, discussion : qu’est-ce que la vérité, par exemple, en histoire ? Vaste débat !

Mais, à bien y réfléchir, les quatre peuvent se comprendre ensemble, et il en est une autre, qui pourrait les réunir ou, plutôt, les dépasser toutes : « Penser l’impensable, prévoir l’imprévu »... Mais, est-ce encore le rôle de l’historien, ou bien plutôt celui du politique ?

 

16/ Que vous a enseigné cette période de confinement en terme de pédagogie et d’échanges humains avec vos élèves ?

 

La période du confinement a été, non pas révélatrice, mais « confirmatrice », du moins pour mon compte. L’absence d’élèves « en direct » et en face de moi, concrètement, charnellement, a été une épreuve : il a manqué, malgré les possibilités techniques du télétravail (que je n’ai pas toutes explorées, faute de savoir-faire...), ce contact direct, franc, à la fois visuel et sonore, avec les jeunes intelligences, ce contact qui permet de faire de l’histoire une matière vivante, vibrante aussi, éminemment sentimentale d’une certaine façon, et qui secoue les « petites cellules grises » chères à Hercule Poirot. Lorsque je suis face à une classe, j’ai quelques notes griffonnées sur ma feuille et c’est au fil du cours que je découvre d’autres pistes de réflexion, parfois différentes d’une classe à l’autre, que je valorise telle anecdote ou information parfois découverte la veille en fouillant dans la bibliothèque ou les archives, etc. Derrière un ordinateur, la magie de l’histoire et de sa « mise-en- vie » est beaucoup moins évidente, comme si elle devait passer par un tamis trop serré pour en laisser filtrer l’esprit... Rien ne vaut, et j’en étais persuadé bien avant le confinement, le contact direct avec les élèves ! L’histoire n’est pas qu’une suite de dossiers ou de vidéos, elle est d’abord, dans son enseignement, la vie, la confrontation, la prédication même, toujours soumise à la curiosité et à la critique, à la friction des libertés sans laquelle il n’est pas de liberté tout court...

Bien sûr, cette période d’enfermement contraint a permis de lire plus avant quelques vieux livres ou documents jusque là réduits à n’être que feuilletés faute de temps, mais ce n’est pas cette solitude intellectuelle forcée qui a été ennuyeuse, c’est la crainte de ne pouvoir partager directement avec les élèves les quelques éléments ainsi découverts en ce temps d’exil scolaire, et cette désagréable impression laisse un goût amer, celui d’inachevé avec des classes que nous sommes condamnés, par la force des choses administratives, à ne plus revoir comme telles. Mais cette réaction de professeur frustré de ce troisième trimestre disparu n’est-elle pas un peu égoïste, pourrait-on se demander ? Après tout, l’histoire ne m’appartient pas, et, désormais, c’est aux nouvelles générations de faire celle de demain, et de s’approprier (si elles le souhaitent) celle de nos hier parfois vains...

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