A la rencontre d'une Auteure célèbre !

Propos recueillis par Stéphane Théri

"La célébrité vous donne l'impression que tout le monde vous connaît, mais en réalité, vous ne connaissez personne. 

Charlie Chaplin

INTERVIEW SURPRISE

Dans le prochain Numéro : Surprise !

Je suis particulièrement fier et heureux de vous présenter l'interview qui va suivre. Je remercie l'auteure d'avoir accepté notre invitation et surtout de nous avoir proposé cette forme d'interview dont l'originalité est aussi remarquable que le sujet choisi. Celui-ci résonne avec l'actualité et en offre une lecture émouvante.  Derrière ce léger voile de mystère, une vérité criante, la crise dont souffre notre littérature et nos auteur(e)s. Je vous souhaite très sincèrement une excellente lecture et vous invite à contacter la rédaction pour nous dire qui peut bien se cacher derrière ses mots. L'identité de notre invitée surprise sera dévoilée dans le prochain numéro.

S.T 

PREAMBULE :
D é p l u m é e

- Bonjour X ! Tu connais la maison, alors fais comme chez toi. Oui, tu peux t'asseoir là.

 

X se jette sans rechigner dans le coin droit de mon grand canapé en cuir. Ce dernier est légèrement fatigué par trois années de bons et loyaux services mais, qu'importe, il reste confortable. Ses yeux sont avides d'informations. Il ya six mois de cela, j'ai pris mon téléphone et je lui ai présenté sommairement le projet Pas Vu, Pas lu. A cette époque, les grandes lignes du projet étaient arrêtées mais le modus opérandi, ne l'était pas. Elle me connait bien X. Nous avons usé, ensemble, nos fonds de culottes sur les bancs de la même école maternelle et de la même école primaire. Voilà plus de cinquante ans, vous ne rêvez pas, que nos parcours de vie s'allongent parallèlement. Pour tout vous dire,nous ne nous sommes jamais réellement perdu de vue, même si à certaines occasions, nous nous sommes bien achopés. J'ai deux certitudes. Elle est connue et moi non. Si je lui présente une grosse merde, elle ne va pas me louper. C'est comme ça entre nous, c'est du cash, que du cash. Je l'a met à l'aise avec un café et bien avant que j'engage mon grand oral, elle me balance son "quoi". 

 

- Alors, ça y est, tu es prêt ! 

 

- Bien sûr que je le suis, sinon, nous ne serions pas là. Je suis prêt et j'ai besoin de toi.

 

Etonnée, elle me regarde et poursuit la conversation avec un grand sourire.

 

- Toi, tu as besoin  de moi. Je ne te crois pas.Tu fais toujours ce que tu as envie de faire, seul, envers et contre tous.Tu me fais marcher.

 

- Non, pas du tout ! J'ai besoin d'une célébrité pour le lancement de mon magazine. Je ne vais pas te dresser la liste de toutes celles et tous ceux à qui j'ai adressé ma demande sans avoir le moindre retour, cela ne servirait à rien et, je t'avoue que c'est un peu dérangeant. C'est comme si je t'annonçais que tu n'était rien d'autre que la cinquième roue du carosse.

 

- Je sens que je ne suis pas loin de l'être. Je te propose de faire court. Même si c'était pour jouer la sixième roue, je dirais ok. Ca fait bien trop longtemps que toi et moi, on a pas eu un os à ronger ensemble. Qu'est-ce que tu attends plus précisemment de moi ?

 

- Une interview, juste une interview. 

 

- Tu l'as, Vas-y, Lance-toi !

 

Voilà, avec elle, c'est comme ça. C'est tout, tout de suite. Je dois quand même, par respect pour elle et son statut de célébrité, lui poser la question qui tue. X n'est pas n'importe qui. C'est une auteure connue mondialement. 

 

- Tu ne veux pas en parler avec ton agent, avant d'aller plus loin ?

 

- Quel agent ? Il y a bien longtemps que je n'ai plus d'agent. Je vais être franche avec toi. Si j'ai gagné un peu ma vie, dans un passé un peu lointain, avec la vente de mes livres, je n'ai plus les moyens d'abandonner une partie de mes rentrées à un tiers, aussi performant soit-il. Le marché du livre se porte aussi bien que mes ventes. Le format numérique a boosté, non pas mes ventes, mais la chute de mes droits d'auteur. Et pour être tout à fait honnête avec toi, entre vendre un livre papier et un livre en numérique, il y a un océan. Mon éditeur me l'a fait traversé et mes revenus s'y sont noyés...

 

Son regard vient de se figer sur une déception encore mal digérée. Cette nouvelle m'attriste un peu. Je décide de garder le silence. Je sais qu'elle n'a pas terminé. 

 

- Tu sais, ce n'est pas tout. Je viens d'apprendre , comme des milliers d'autres auteur(e)s, que faute d'avoir cotisé ses trentes dernières années, ma retraite sonne le glas de toute possibilité de revenus. L'Agessa n'a rien dit. C'était à nous, parait-il, les auteurs, de faire une demande de prélèvement de cotisations à l'Agessa. Pour résumer, c'est la merde.

 

X ne peut retenir plus longtemps ses larmes. Je me sens impuissant devant cette aveu tragique. Je sais combien c'est dur d'écrire un bon livre. Je sais également combien il est encore plus difficile de le voir publier et,  il n'y a pas plus incertain que le succès. Mon amie a travaillé dur. Pfff ! J'ai presque honte de l'avoir sollicité. X est abbatue mais pas stupide. Elle est encore moins du genre à s'effondrer définitivement. Malgré le poids écrasant de ses perspectives de retraite, elle décide d'aller de l'avant. D'un geste rapide, elle sort un mouchoir, s'essuie le visage et machinalement,  sort de son sac un petit miroir doré. Elle se regarde quelques secondes puis me balance avec assurance, c'est elle tout crachée :

 

- Tu sais, Stéphane, cela ne va pas m'empêcher de faire cet interview avec toi. Je veux le faire. Par quoi veux-tu commencer ?

 

Je ne suis pas vraiment enclin à lui poser la question initialement prévue. Maintenant, je n'ai jamais triché ni fait semblant. Ce n'est pas maintenant et avec elle que je vais commencer une quelconque langue de bois. J'y vais. C'est notre point commun.

 

- J'aimerais que tu me donnes ton sentiment sur le marché du livre, sur toute cette gratuité affichée depuis le début du confinement et, cela m'embête de revenir la dessus, sur le format numérique. J'ai autour de moi de nombreux auteurs émergents dont les livres sont référencés sur des dizaines de plateformes,  en format numérique et vendus à des prix oscillant entre 0,99 centimes d'euro et 9,90 euros. Perso, j'ai décidé avec Christèle que jamais nous ne passerions au format numérique. Les ventes ne sont pas si extraordinaires que ça et les promesses de revenus, je n'y crois pas du tout, mais alors, pas du tout...

 

X me coupe la parole avec aplomb. 

 

- Tu as raison ! Après plus de trente ans passés dans ce métier et la publication d'une vingtaine de romans, je ne comprends rien à cet engouement. La seule chose que je constate, c'est que mes revenus baissent et que le format numérique, moins élevé en prix public, ne me rapporte rien de plus ou alors, lorsque je vends, des recettes moins importantes. Quant à la gratuité, je ne sais pas dans quelle langue je dois crier ce que je crie depuis plus de vingt ans. Nous, auteur(e)s, nous sommes la matière première de tout le marché du livre. Editeurs, Diffuseurs,  libraires, plateformes, tous vivent de notre plume. Pourtant, d'année en année, on évolue dans plus d'opacité, on se fait plumer. Si je dois crier un mot, un seul à tous les nouveaux auteurs, ce sera celui-là : Dur ! Dur ! Dur d'être un auteure et de gagner sa vie avec la vente de ses livres.

 

Pour résumer, et c'est un comble, je n'ai plus de mots pour exprimer ma déception et mon désarroi. Si je dois donner un nom à ce rêve brisé, je le nommerai Misère !