sur les traces de Turing

Interview de Benoit Solès

Auteur de la pièce de théâtre

"La machine de Turing"

Propos recueillis par Marie-Virginie Speller

Biographie de Benoît Solès

 

Benoît Solès est un dramaturge et comédien français, né le 5 septembre 1972 à Agen.

 

Son baccalauréat économique et social en poche, il se dirige vers des études de théâtre puis embrasse une carrière d’acteur au théâtre et au cinéma. Passionné de littérature, mais aussi attiré par les sciences, notamment la géométrie et l’architecture, il écrit « La Machine de Turing » puis y incarne à la perfection le rôle principal dès 2018 à Avignon puis au théâtre Michel à Paris. Il enchaîne ensuite une tournée internationale.

 

Son interprétation d’Alan Turing est récompensée par le Molière du comédien dans un spectacle de théâtre privé et son texte « La Machine de Turing » par le Molière de l’auteur francophone vivant. En tout, le spectacle se voit décerner quatre Molière.

LA MACHINE DE TURING

 

Résumé de la pièce

 

Manchester, 1952. Cambriolé par son amant, Alan Turing se rend au commissariat pour déposer plainte. Il s’y lie d’amitié avec le sergent Ross. Mais son homosexualité est découverte et entraîne un procès. Condamné, le brillant mathématicien, qui a percé les secrets de la machine allemande Enigma lors la Seconde Guerre Mondiale, se réfugie dans la solitude et le travail. Il ne connaîtra malheureusement que les balbutiements des résultats de son œuvre, notamment en ce qui concerne l’informatique et l’intelligence artificielle.

Le spectateur découvre un mathématicien de génie, mais avant tout un personnage touchant de sincérité et d’authenticité. Une merveilleuse rencontre !

interview

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à Alan Turing ?

 

C’est un pur hasard. Nous sommes en 2008/2009, j’effectue des recherches sur la symbolique de la pomme et le nom d’Alan Turing apparaît de manière très prégnante sur les différentes pages web que je consulte. Intrigué par son génie, et presque instinctivement, j’ai orienté mon travail vers ce personnage. Plus je lis des articles sur lui, moins je comprends son manque de notoriété. En quelques lignes je découvre quelqu’un à l’incroyable destin et reste stupéfait qu’il soit si méconnu du grand public. Sa vie est d’une telle richesse…

Comment « La Machine de Turing » est-elle née ?

 

Un temps assez long s’est écoulé entre le moment où je me suis intéressé à la vie d’Alan Turing et celui où j’ai écrit la pièce. Entre temps, en 2014, le film « The Imitation Game », adapté de la biographie « The Enigma » d’Andrew Hodges (« L’Enigme de l’intelligence » en français), sort et connaît un immense succès, plus que mérité selon moi. Ce long métrage assez réaliste décrit Turing comme un dandy élégant quelque peu hautain mais auquel le spectateur s’attache bien volontiers. Il lui voue une réelle sympathie. Je souhaitais néanmoins dresser un portrait plus intime du mathématicien en évoquant davantage sa vie privée et son côté enfantin. Tous les aspects de son existence sont entrelacés : sa démarche scientifique, son amitié avec Christopher Morcom, son homosexualité, ses relations aux autres, son bégaiement, son style vestimentaire décalé, etc. Je voulais faire ressortir en priorité les côtés profond et humain de sa personnalité.

Comment avez-vous structuré la pièce ?

 

J’ai construit la pièce comme une architecture harmonieuse et assez géométrique. Les sujets liés aux mathématiques sont abordés avec rigueur. Pour un souci de trame, la pièce comporte quelques inexactitudes et raccourcis historiques. Par exemple l’amitié avec le policier qui n’est pas avérée ou bien les conditions de travail de Turing lorsqu’il décrypte Enigma. Il était décisionnaire au sein d’une équipe et ne travaillait donc pas seul comme le laisse entendre la pièce.

 

Comment avez-vous abordé ce rôle de scientifique ?

 

J’ai lu beaucoup de textes sur Turing, notamment la biographie « L’Enigme de l’intelligence » d’Andrew Hodges. Je me suis aussi rendu dans les endroits où il avait vécu afin de m’imprégner pleinement de sa personnalité. Je voulais suivre ses pas et me rendre compte de l’univers dans lequel il avait évolué. Mes envies d’auteur et d’acteur furent spontanément attirées par Turing. Le théâtre est pour moi une rencontre avec le personnage, ce qui est de l’ordre du mystère. Le comédien s’efface derrière l’être incarné, il doit disparaître du rôle pour laisser pleinement la place au personnage.

 

Quel est votre rapport aux mathématiques ?

 

Je suis plutôt un littéraire, j’ai d’ailleurs envisagé de m’inscrire en Hypokhâgne (classe préparatoire littéraire) à l’issue du baccalauréat mais me suis finalement orienté vers le théâtre. Malgré mon attirance pour les lettres et les arts, je ne suis pas insensible aux mathématiques. J’aime l’équilibre, la géométrie, l’architecture. Ces disciplines sont régies par des règles strictes qui, à un certain niveau, rejoignent l’art. Je suis un artiste, mais un artiste attaché à la symétrie et à l’harmonie.

Quel(s) élément(s) vous rapproche(nt) du personnage ?

 

Je perçois Alan Turing comme quelqu’un qui se posait un nombre incalculable de questions, notamment à la fin de sa vie. Je me sens proche de lui par sa curiosité et ce questionnement incessant, en particulier sur le lien qu’existe entre les mathématiques et la nature. Par exemple, le nombre de pétales des fleurs est forcément un terme de la suite de Fibonacci, la forme des coquilles d’escargots respecte scrupuleusement la représentation géométrique de cette même suite ou encore la disposition des tâches ou des écailles de certains animaux obéit à des logiques particulières.

 

Les représentations sont-elles différentes chaque soir ?

 

Certains ingrédients comme le texte, les acteurs, la mise en scène, le décor, les costumes restent les mêmes chaque soir. En revanche, l’acteur qui me donne la réplique n’est pas toujours le même. Pour l’instant quatre comédiens différents se sont relayés. L’alchimie entre les partenaires de jeu et le public varie. L’état d’esprit des comédiens est également différent. Cela a rendu chaque représentation vraiment unique.

Dans quel état d’esprit sort-on du spectacle ?

 

Il s’agit d’une pièce historique mais également militante. C’est une histoire qui touche au cœur. Le spectateur sort de la salle avec plusieurs interrogations sur la différence :

Quel regard porte-t-on sur ce que l’on sait de soi, de la différence ?

Alan Turing, en maintenant sa plainte, revendique son homosexualité. Par souci d’honnêteté, il marche volontairement vers son destin, comme le fit Oscar Wilde un demi-siècle plus tôt.

 

Dans la vie de Turing, il y a aussi des questions sans réponse. En particulier, s’il y a une logique mathématique identifiable dans la nature, il veut la comprendre et la connaître. Il y a, je pense, un code général dans la vie que la science connaît de mieux en mieux. Tout converge vers la volonté de savoir d’où l’on vient.

La pièce se joue au théâtre Michel. Le reconfinement à stoppé les représentations jusqu'au 1er décembre. Pour avoir les dernières informations, cliquer sur le bouton bleu.